Entre psychologie, neurosciences et rencontre humaine
Il y a parfois, dans un atelier d’art-thérapie, un instant presque imperceptible.
Une main qui hésitait se pose sur la matière.
Une couleur est choisie.
Un pinceau commence à laisser une trace.
Une personne qui disait « je ne sais pas faire » accepte finalement d’essayer.
Ce sont ces instants-là qui continuent de me toucher dans mon métier d’art-thérapeute.
Chez O fil d’une esquisse, je ne cherche pas à faire produire une « belle œuvre ». Je propose un espace suffisamment sécurisant pour qu’une expérience créative puisse être tentée, à son rythme et selon ses possibilités du moment.
Une esquisse après l’autre.
Mon travail en psychiatrie et en EHPAD m’a appris combien certains gestes, même très simples en apparence, peuvent avoir leur importance : choisir une couleur, toucher une matière, laisser une trace, recommencer, regarder, participer à sa manière… ou décider de ne pas faire.
Autant de possibilités qui permettent de préserver une place essentielle : celle du sujet.
C’est aussi ce qui nourrit mon intérêt pour la psychologie et les neurosciences. Non pour expliquer entièrement ce qui se joue dans la création — une part nous échappe toujours — mais pour enrichir ma compréhension de certains processus impliqués dans l’expérience humaine : émotions, mémoire, perception, attention, mouvement ou encore régulation du stress.
Entre ce que la science nous permet de mieux comprendre et ce que la rencontre clinique nous invite à ne pas enfermer dans une explication, il reste un espace.
C’est dans cet espace que je situe l’art-thérapie.
Une approche clinique au service de la personne
En art-thérapie, la médiation artistique ne vise ni la performance ni la réussite esthétique.
Il ne s’agit pas de savoir dessiner, de réussir une peinture ou de maîtriser une technique.
Ce qui nous intéresse est aussi le processus de création.
Un geste qui apparaît.
Une matière que l’on accepte de toucher.
Une couleur que l’on choisit.
Une hésitation.
Une trace.
Une forme qui se transforme.
L’important n’est donc pas seulement l’objet qui restera sur la table, mais aussi ce qui aura pu se jouer pendant sa création.
Parfois :
une émotion.
un souvenir.
une possibilité de choisir.
simplement l’expérience d’un moment différent.
Il ne s’agit pas de déterminer à l’avance ce que la création doit produire, mais de laisser une place à ce qui peut advenir.
La psychologie : penser la relation et le cadre
Une médiation artistique ne devient pas thérapeutique simplement parce que l’on peint, dessine ou modèle.
Elle prend place dans un cadre, une relation et un dispositif pensés et ajustés à la personne.
Mes connaissances en psychologie viennent enrichir mon regard sur la relation thérapeutique, les processus psychiques, les émotions, les mécanismes de défense et la singularité de chaque histoire.
Dans cette rencontre, la création peut occuper une place particulière : celle d’un tiers.
La relation ne passe alors plus uniquement par la parole. Quelque chose peut aussi circuler par une matière, une couleur, un geste, une image ou une forme.
Mais il ne s’agit pas de faire parler une production à la place de celui qui l’a créée.
Je ne cherche pas à imposer une signification à une couleur ou à interpréter systématiquement une forme.
La création appartient d’abord à celui ou celle qui l’a réalisée.
Mon rôle est d’accompagner ce qui se présente, sans savoir à la place de l’autre ce que cela signifie pour lui.
Les neurosciences : comprendre sans réduire
Dessiner, peindre, modeler ou manipuler une matière sont des activités complexes.
Elles peuvent mobiliser simultanément différents processus : perception sensorielle, motricité, attention, mémoire, émotions, planification et ajustement du geste.
Les neurosciences nous permettent aujourd’hui de mieux comprendre certains de ces mécanismes.
Elles offrent ainsi un éclairage précieux à la pratique clinique.
Mais elles nous invitent également à la prudence.
Une même proposition artistique ne produit pas nécessairement le même effet chez deux personnes.
Une matière peut être agréable pour l’une et inconfortable pour l’autre. Une proposition peut susciter de la curiosité aujourd’hui et être refusée demain.
C’est pourquoi les neurosciences ne remplacent jamais la rencontre clinique.
Elles enrichissent le regard ; elles ne disent pas à elles seules ce que vit la personne.
Création et stress : ce que nous dit la recherche
Certaines recherches se sont intéressées aux liens entre activité artistique et marqueurs physiologiques du stress.
Une étude menée auprès de 39 adultes en bonne santé a notamment mesuré le cortisol salivaire avant et après 45 minutes d’activité artistique. Une diminution significative du cortisol a été observée après l’activité.
Ce résultat est intéressant, mais il doit rester replacé dans son contexte : un échantillon limité, une population particulière et une situation expérimentale donnée.
Il serait donc excessif d’en conclure que « l’art fait baisser le cortisol » chez tout le monde.
Cette prudence me paraît essentielle : la personne vient toujours avant le mécanisme que l’on cherche à expliquer.
Consulter l’étude sur la création artistique et le cortisol – PubMed Central
Le modelage : donner forme à l’informe
Il y a quelque chose de très particulier dans la rencontre avec la terre.
Elle résiste sous les doigts.
Elle peut être pressée, creusée, étirée, lissée, déchirée. On peut construire, défaire et recommencer.
Le modelage mobilise fortement les dimensions tactiles, proprioceptives et motrices. Mais au-delà de ces mécanismes, il offre une expérience très concrète de la transformation.
Une masse qui n’avait pas encore de forme peut progressivement devenir quelque chose.
Ou rester informe.
Ou être transformée à nouveau.
C’est ici que prend tout son sens une phrase qui accompagne profondément ma pratique :
Donner forme à l’informe.
Pas nécessairement pour représenter ce que l’on ressent.
Pas forcément pour mettre des mots.
Mais pour permettre qu’un geste, une empreinte ou une forme existe là où il n’y avait peut-être encore rien à montrer.
La peinture : quand la couleur rencontre le geste
La peinture ouvre un autre espace.
Une couleur peut être choisie, mélangée, diluée, recouverte.
Le geste peut être précis ou ample, prudent ou spontané.
Peindre sollicite notamment la perception visuelle, la coordination entre le regard et le geste, l’attention et la motricité.
Mais dans l’atelier, ce qui m’intéresse surtout est la manière singulière dont chaque personne rencontre la proposition.
Certaines investissent immédiatement la couleur.
D’autres ont besoin d’un support, d’une forme ou d’une première trace pour commencer.
D’autres encore préfèrent observer avant de s’engager.
Il n’existe pas une seule bonne manière d’entrer dans la création.
Chacun cherche son passage.
Neuroplasticité : un cerveau qui continue à s’adapter
La neuroplasticité désigne la capacité du système nerveux à modifier son fonctionnement et son organisation en fonction notamment des expériences et des apprentissages.
Cette capacité existe tout au long de la vie, même si elle évolue avec l’âge et selon de nombreux facteurs.
Les activités créatives peuvent mobiliser ensemble la sensorialité, le mouvement, l’attention, la mémoire, l’imaginaire ou encore la prise de décision.
Il serait néanmoins trop simplificateur d’affirmer qu’une séance de peinture ou de modelage « crée de nouvelles connexions neuronales ».
Les neurosciences nous permettent plutôt de comprendre combien notre cerveau demeure engagé dans des processus permanents d’adaptation et d’apprentissage.
En institution, cette perspective prend une dimension particulière.
Lorsque certaines capacités sont fragilisées, il peut rester possible de choisir une couleur, toucher une matière, regarder, expérimenter, laisser une trace, partager un moment avec les autres.
Et parfois, ce sont précisément ces petits espaces qu’il importe de préserver.
Préserver une place de sujet
Derrière une maladie, un trouble ou une difficulté psychique ou cognitive demeure toujours une personne singulière.
Cette conviction traverse ma pratique.
Mon rôle n’est pas de savoir à sa place ce que sa création signifie.
Il n’est pas davantage de déterminer ce qu’elle devrait ressentir ou produire.
Il consiste à proposer un cadre suffisamment contenant et suffisamment ouvert pour qu’une expérience puisse devenir possible.
Créer les conditions pour qu’un choix puisse apparaître.
Un choix de :
matière.
couleur.
faire autrement.
Et parfois même le choix de ne pas faire.
Parce qu’accompagner, c’est aussi accepter de ne pas tout savoir de l’autre.
Entre psychologie, neurosciences et création
Je continue d’étudier, de chercher et de questionner ma pratique parce que je ne souhaite réduire l’être humain ni à une théorie psychologique, ni à un fonctionnement cérébral, ni à ce qu’il produit dans un atelier.
La psychologie m’aide à penser la relation et certains processus psychiques.
Les neurosciences enrichissent ma compréhension de certains mécanismes impliqués dans l’expérience humaine.
La clinique m’apprend à observer, à ajuster et à continuer de questionner.
Et la création conserve cette part d’inattendu qui fait toute sa richesse.
Car nous ne savons jamais complètement ce qui peut surgir lorsqu’une personne rencontre une matière, une couleur ou un geste.
Être là.
Proposer.
Accompagner.
Et laisser suffisamment d’espace pour que quelque chose puisse, peut-être, apparaître.
Donner forme à l’informe. Une esquisse après l’autre.
Pour aller plus loin
Pour approfondir les liens entre psychologie et neurosciences :
La psychologie et les neurosciences : quel lien ? – In Press
Sur l’étude concernant création artistique et cortisol :
Reduction of Cortisol Levels and Participants’ Responses Following Art Making – PubMed Central
Mots-clés : Art-thérapie, art-thérapie clinique, psychologie, neurosciences, processus créatif, psychiatrie, EHPAD, neuroplasticité, création artistique, régulation émotionnelle, modelage, argile, peinture, médiation thérapeutique, santé mentale, donner forme à l’informe, O fil d’une esquisse.
